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À propos de la tuberculose - George Orwell et les phoques

Des joues rouges, une peau pâle, une taille fine : derrière l'idée de la beauté féminine au 18ème siècle se cache une maladie, prisée par les artistes et les poètes. Cette maladie est la tuberculose, qui a ravagé la vie de nombreuses personnes avant l'ère des antibiotiques. Bien qu'il s'agisse d'une maladie évitable et curable, la tuberculose continue de sévir dans de nombreuses régions du monde.

«Celui qui a le contrôle du passé contrôle le futur. Celui qui a le contrôle du présent contrôle le passé.» Cette citation, tirée du roman de George Orwell, 1984, est tout à fait pertinente aujourd'hui. L'accès à des informations véridiques est particulièrement important dans le contexte d’une crise sanitaire comme celle que nous vivons aujourd'hui. Les facteurs socio-économiques ont un impact sur l'émergence et la propagation des maladies infectieuses, qui laissent à leur tour des traces dans la société. Dans cet article de blog, nous découvrirons comment la santé, les maladies et l’histoire sont liées en examinant de plus près l'histoire de la tuberculose.

Une maladie pas si romantique…

Alexandre Dumas (fils) écrit : «C'était la mode de souffrir des poumons ; tout le monde était consumé, les poètes en particulier […] C’était une bonne forme de cracher du sang après toute émotion qui était vraiment sensationnelle, et de mourir avant d'atteindre l'âge de trente ans.» [1] Aux 18ème et 19ème siècles, la tuberculose (autrefois appelée phtisie) était considérée comme une maladie romantique, signe d'une sensibilité profonde touchant les artistes. [2] La perte de poids (consomption), la peau dramatiquement pâle, les joues rouges et le teint fiévreux causés par la tuberculose sont devenus une esthétique à la mode, conduisant les femmes à porter des corsets, de la poudre, parfois même à utiliser de l'arsenic pour éclaircir leur teint. [3] Cependant, la maladie atteint toutes les classes sociales, et elle est perçue très différemment lorsqu'elle touche les pauvres. La surpopulation et les mauvaises conditions sanitaires en ont fait la première cause de décès des classes ouvrières, qui n'avaient pas la possibilité d'être admises dans des sanatoriums. L’isolement de la bactérie Mycobacterium tuberculosis par Robert Koch en 1882 a contribué à remplacer la perception romancée de la maladie par des faits scientifiques, notamment concernant sa nature contagieuse. L'écrivain Eric Blair, connu sous son nom de plume George Orwell, fut l'un des nombreux artistes touchés par cette maladie romancée.

L’écriture de 1984 et la lutte d’Orwell face à la tuberculose

C'est entre 1947 et 1948, à l'hôpital d'Hairmyres près de Glasgow, que Orwell a écrit la majeure partie du roman dystopique 1984. [4] Il souffrait de tuberculose et a connu de graves complications. Son expérience personnelle de la maladie est reflétée dans la souffrance de Winston, le personnage principal de 1984. Blair décrit le corps de Winston après la famine : «Le canon des côtes était aussi étroit que celui d'un squelette : les jambes avaient rétréci de sorte que les genoux étaient plus épais que les cuisses... la courbure de la colonne vertébrale était étonnante» [5], ce qui pourrait également décrire le syndrome de dépérissement associé à la tuberculose.

À l'hôpital d'Hairmyres, Orwell a reçu le traitement habituellement prescrit contre la tuberculose, qui consistait à prendre de l'air frais, à se reposer et à suivre la douloureuse collapsothérapie, qui consistait à affaisser la partie malade du poumon en injectant de l'air ou de l'azote dans l'espace intrapleural. Le personnel de l'hôpital lui a également confisqué sa machine à écrire pendant un an, insistant sur le fait que le repos mental était aussi important que le repos physique. [6]

«This disease isn't dangerous at my age, and they say the cure is going on quite well, though slowly... We are now sending for some new American drug called streptomycin which they say will speed up the cure.» (George Orwell, Hairmyres Hospital, Scotland, February 1948)

Avec l'argent des royalties de La Ferme des Animaux1, Orwell a acheté de la streptomycine, le premier antibiotique avec une efficacité prouvée contre la tuberculose. Cet antibiotique n'était pas encore produit ni approuvé dans la Grande-Bretagne de l'après-guerre. La demande pour le médicament était immense et le gouvernement britannique ne pouvait se permettre d'acheter que 50 kg de streptomycine provenant des États-Unis. Malheureusement, Eric Blair a souffert d’effets secondaires graves, qu'il rapporte dans son carnet de notes :

«A sort of rash appeared all over my body, especially down my back … after about three weeks I got a severe sore throat, which did not go away and was not affected by sucking penicillin lozenges. […] There was now ulceration with blisters in my throat and in the insides of my cheeks, and the blood kept coming up into little blisters on my lips.» [7]

Il a dû arrêter le traitement après 50 jours de consommation journalière de streptomycine. Son état s'améliorant, il retrouve sa machine à écrire et quitte Hairmyres en juillet 1948. Il parvient à terminer son roman, 1984. Son éditeur, FJ Warburg, parvient à le faire publier et Orwell connaît le succès de son «maudit livre». Hélas, il rechute à nouveau :

«I am really very unwell indeed & am arranging to go into a sanatorium early in January... I ought to have done this 2 months ago, but I wanted to get that bloody book finished.» (George Orwell, letter to FJ Warburg, 21 December 1948)

Au début de l'année 1949, il est transféré au Cotswold Sanitarium, puis à l'University College Hospital, où il essaie un autre nouveau traitement contre la tuberculose, le PAS (acide para-amino-salicylique). Malheureusement, ce traitement n'est pas non plus efficace pour lui. Il abandonne tout espoir dans les traitements mais pas dans l'écriture :

«I must try and stay alive for a while because apart from other considerations I have a good idea for a novel.»

George Orwell décède subitement dans sa chambre d'hôpital, après un épisode majeur d'hémoptysie (expectoration de sang venant des voies respiratoires inférieures), le 21 janvier 1950.

La tuberculose à l'ère de la résistance aux antibiotiques

Aujourd'hui, la tuberculose reste une menace mondiale: 1,4 million de personnes en meurent chaque année, un chiffre dont l’augmentation est prévue en raison de l’apparition de nouvelles souches résistantes aux antibiotiques. [8] Environ une personne sur quatre dans le monde est infectée par Mycobacterium tuberculosis, bien que la plupart des cas soient des formes latentes de tuberculose. Cette bactérie possède une enveloppe cellulaire unique, composée d'acides mycoliques qui forment un revêtement cireux. Le système immunitaire de la plupart des gens peut contenir l'infection à l'intérieur d'un granulome, un agrégat de cellules immunitaires se formant autour des parois cellulaires de M. tuberculosis. [9] Toutefois, il n'est pas en mesure de la détruire, ce qui permet à la bactérie de rester en dormance pendant des années. Le patient est donc exposé à un risque de réactivation, notamment s'il devient immunodéprimé.

En raison du développement rapide de résistances, la streptomycine et le PAS ne sont plus les antibiotiques de référence prescrits aux patients atteints de tuberculose, comme ce fut le cas pour George Orwell. Aujourd'hui, le traitement peut durer de six à neuf mois et consiste en un cocktail de quatre antibiotiques différents: isoniazide, rifampicine, éthambutol et pyrazinamide. [10] Les souches multirésistantes rendent la thérapie encore plus difficile. Le traitement contre une souche résistante peut durer jusqu'à deux ans, ce qui nécessite l'utilisation d'antibiotiques aux effets indésirables beaucoup plus nombreux, comme les fluoroquinolones. En outre, cette lutte a également un coût économique important: au cours des 35 prochaines années, les infections aux souches résistantes de tuberculose pourraient coûter 16,7 billions de dollars à l'économie mondiale, selon TB Alliance. [8]

Échos du passé

D'une mort idéalisée au 18ème siècle à une menace mondiale à l'ère de la résistance aux antibiotiques, l'histoire de la tuberculose est complexe et a eu un impact durable sur notre culture contemporaine. Ce court article de blog ne fait qu'effleurer la surface d'un immense sujet de recherche. Cela nous ramène à notre citation initiale, «celui qui a le contrôle du passé contrôle le futur». En 1847, Ignac Semmelweis impose le lavage des mains pour les médecins et sages-femmes, ce qui réduit drastiquement la mortalité maternelle causée par la fièvre puerpérale. Malgré l’évidence de données empiriques, la communauté médicale s’oppose à lui. [11] Il reste sûrement de nombreuses autres leçons à tirer du passé, ce qui pourrait influencer la manière dont nous préviendrons et traiterons les maladies à l'avenir.

Sources

[1]

René J. Dubos and Jean Dubos, The White Plague: Tuberculosis, Man, and Society (Rutgers Univ Pr, 1987), 58/59.

[2]

Wagner, Judith, «Breath of life you'll be to me" - the portrayal of tuberculosis in the opera La Traviata (Munich, 2015), https://hekint.org/2017/01/30/...

[3]

Clarke, Imogen, Tuberculosis: A Fashionable Disease? (2019), https://blog.sciencemuseum.org...

[4]

Bowker, Gordon (2003). Inside George Orwell: A Biography. Palgrave Macmillan.

[5]

John J. Ross, Tuberculosis, Bronchiectasis, and Infertility: What Ailed George Orwell?, Clinical Infectious Diseases, Volume 41, Issue 11, 1 December 2005, Pages 1599–1603,

[6]

Special Feature: Hairmyres Hospital (2001), http://writingcities.com/wp-co...

[7]

Crick B. , George Orwell: a life, 1982 Harmondsworth Penguin Books

[8]

TB Alliance, TB is a Pandemic, https://www.tballiance.org/why...

[9]

British Society for Immunology, Tuberculosis, https://www.immunology.org/pub...

[10]

Center for Disease Control and Prevention, Treatment for TB Disease (2016), https://www.cdc.gov/tb/topic/t...

[11]

Tyagi, U., & Barwal, K. C. (2020). Ignac Semmelweis-Father of Hand Hygiene. The Indian journal of surgery, 1–2. Advance online publication.

La présente contribution a été rédigée dans le cadre de l'académie d'été «Von Antibiotika aus der Steinzeit zu Krankheitserregern in der Neuzeit» de la Fondation suisse d'études et a bénéficié de l'accompagnement rédactionnel de Reatch. L'article original se trouve ici.

Autor*innen

Autor*in

Maria Lung vient de Genève ou elle est en 2ème année de bachelor en sciences biomédicales à l'Université de Genève.

Der vorliegende Beitrag gibt die persönliche Meinung der Autor*innen wieder und entspricht nicht zwingend derjenigen von Reatch oder seiner Mitglieder.

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